Paris-Match censuré au Liban

HAFEZ EL-ASSAD UN SEIGNEUR DE LA GUERRE S'ETEINT FAUVE

Il faisait régner une loi d'airain en Syrie. Il avait fait main basse sur le Liban. Il refusait obstinément tout accord avec Israël. La disparition du Lion de Damas laisse enfin une chance à la paix

La mort, à laquelle il avait envoyé tant d'opposants, a emporté samedi le vieux dictateur qui régnait sur la Syrie depuis trente ans. Alors qu'au nom de la «realpolitik», tous les dirigeants mondiaux saluent la stabilité de son régime de fer, le Proche-Orient espère que Bachar, son fils et dauphin désigné, saura ouvrir le pays à la démocratie et à la paix avec ses voisins, le Liban et Israël en premier lieu. Homme clé du conflit israélo-arabe, Hafez El-Assad a été un chef d'Etat austère et impitoyable. Originaire de la minorité alaouite, une secte chiite méprisée par la majorité sunnite, Assad a d'abord entrepris une brillante carrière militaire. Ministre de la Défense en 1966, il profite de la déroute arabe pendant la guerre des Six-Jours pour s'imposer au sein du parti Baas, et finalement renverse le président. Des services secrets omniprésents et des bains de sang réguliers lui tiendront lieu de méthode de gouvernement. Parrain du terrorisme international pendant longtemps, Assad laisse, à 69 ans, une Syrie exsangue économiquement et en proie à de terribles luttes de clans.


Pour asseoir sa dynastie, il ne recule devant rien : attentats, invasions, massacres et... tendres scènes de famille devant les photographes

En famille comme en politique, Hafez El-Assad est un redoutable manipulateur qui poursuit avec entêtement un unique objectif : accroître son pouvoir. En 1998, après l'avoir largement utilisé pour faire régner la terreur avec les Brigades de défense de sinistre réputation, il accuse son frère Rifaat de trahison et le limoge de la vice-présidence. La haine qu'il porte à Israël et aux Palestiniens d'Arafat n'a d'égal que son rêve mégalomane d'une « Grande Syrie ». Le Liban en fera les frais. Profitant des luttes entre factions rivales, la Syrie dépêche 4 000 hommes au pays du Cèdre dès le début des années 70. Il y en a aujourd'hui 35 000, alors même que la guerre du Liban est finie et que Damas aurait dû retirer ses troupes en 1992. Grand ami des Soviétiques, le « Bismarck arabe », comme l'appelait Kissinger, saura se rendre indispensable aux Américains, qu'il soutient pendant la guerre du Golfe. Mais sa fourberie n'a pas payé : le raïs est mort sans avoir obtenu la restitution du plateau du Golan, annexé par les Israéliens.

 

Historiquement la Syrie n'existe pas, politiquement elle n'est pas nécessaire. Son existence même peut être remise en cause par la mort de son chef

PAR JACQUES ATTALI

La tradition a été respectée. A la mort d'un des plus terribles dictateurs de l'après-guerre, toutes les chancelleries y sont allées de leurs éloges. Et bien des chefs d'Etat se sont précipités à ses obsèques. Jusqu'au gouvernement d'Israël qui a déclaré «comprendre la peine du peuple syrien». Pourtant, au-delà des discours de convenances, Hafez El-Assad fascinait jusqu'à ses pires ennemis. Ainsi, Henry Kissinger, le dirigeant occidental qui le connaissait le mieux, me disait un jour de lui: «Assad est brutal, impitoyable, mais il a une tête politique. C'est le meilleur cerveau analytique du monde arabe.» Il ajoutait: «Il a du charme. C'est un nationaliste, pas l'instrument des Soviétiques. C'est un partenaire sur lequel on peut compter. Il se maintient dans l'ambiguïté autant qu'il peut, mais lorsqu'il s'engage, il tient ses engagements.» Il voyait en lui un «Bismarck arabe».

Pour comprendre la fascination qu'exerçait le Lion, il faut se souvenir. Dans l'Antiquité, on nommait «Syrie» l'espace aujourd'hui occupé par le Liban, la Syrie, Israël, la Palestine et la Jordanie, ensemble flou que se disputaient tous les empires.

L'indépendance enfin conquise en 1946 démontra l'artificialité du pays, aux frontières imprécises, aux peuples multiples: dans les vingt années qui suivirent, onze présidents se succédèrent, avec plus de vingt coups d'Etat, à raison parfois de trois par an. Ce n'est qu'à partir de l'entrée en scène de ce jeune officier d'aviation que la Syrie commença à avoir une réalité politique. Né à Kardaha le 6 octobre 1930, dans une famille de paysans alaouites - une minorité chiite, méprisée et persécutée par une population essentiellement sunnite -, le jeune Hafez El-Assad rejoint à 16 ans le parti Baas, mouvement arabe laïc et socialisant. En 1946, il entre dans l'armée, le seul chemin permettant à un alaouite de faire carrière. Aviateur d'élite, il est envoyé en 1962 en Egypte. C'était au temps de la passagère fusion des deux nations voulue par Nasser. Interné au Caire, il en revient l'année suivante avec le plus grand mépris pour les Egyptiens et pour les dirigeants syriens.

En 1963, il fait partie du groupe d'officiers laïcs qui prend le pouvoir. Pendant que les autres conjurés s'entre-tuent, il organise avec son frère sa propre milice et ses services secrets. Pendant la guerre des Six-Jours, il est nommé ministre de la Défense et devient patron du Baas et des services secrets l'année suivante. Son pouvoir est alors si assuré qu'il peut se permettre, le 13 novembre 1970, de renverser le président en place, le dernier des conjurés de 1963, Salah Jedid, qu'il ne libérera qu'agonisant, vingt-quatre ans plus tard.

Naissance d'une nation qu'on a pu comparer à la Prusse: Etat laïc, austère, totalitaire. El-Assad s'appuie sur l'armée et les services secrets, il constitue une équipe qui l'accompagnera jusqu'à sa mort, où se trouvaient l'actuel vice-président Khaddam et l'actuel ministre de la Défense, le général Tlass. Pour le reste, il ne fait confiance à personne et utilise ceux dont il a besoin jusqu'à ce qu'il puisse s'en débarrasser: tour à tour Carlos, Djibril, Habache, Ocalan, l'extrême gauche du Baas, les Frères musulmans, les diverses factions libanaises ou palestiniennes. Ses bras armés et ses victimes.

Comme une araignée dans sa toile, il gère le pays sans s'y montrer, sinon par portrait interposé. Il étudie les dossiers lui-même, lit la nuit la presse étrangère et les rapports des services secrets. Il sort peu et reçoit ses visiteurs de longues heures, après minuit, en général, pour les épuiser. Et quand on tente de le renverser, sa vengeance est terrible. Ainsi, en 1982, après un attentat manqué contre lui perpétré par un de ses gardes du corps, il fait massacrer à Alep. Il fait raser la ville de Hama, fief des islamistes: 10 000 morts au moins.

Son ambition pour la Syrie est immense. Pour lui, la Jordanie, le Liban, Israël, la Palestine sont syriens; Jésus est syrien. Il se pense l'héritier de cette grande Syrie qui,

pourtant, n'a jamais existé. Furieux des accords de Camp David, qu'il considère comme une trahison de Sadate après la guerre du Kippour, il profite de la guerre du Liban, l'année suivante, pour donner corps à son projet expansionniste. Et il y réussit, au moins en partie, en annexant progressivement le Liban. Il commence par mettre en pièces la force multinationale, puis il chasse l'O.l.p., les Français, les Américains, et domine, par son intelligence et sa force, la classe politique libanaise. Au début, tout le monde (les Américains, les Israéliens, les Irakiens, les Russes, les Iraniens et accessoirement les Libanais) voulait lui enlever le Liban, à sa mort, plus personne ne lui en disputait le contrôle.

A cause de ses ambitions expansionnistes et de la nature laïque de son régime, ses relations avec les autres dirigeants arabes étaient souvent catastrophiques. Sans l'intervention de la France, il aurait massacré toute la direction de l'O.l.p. au Liban en 1983, dont Yasser Arafat, avec qui il n'a pas échangé trois mots depuis. Il méprisait les Egyptiens. Paradoxalement, ses relations avec Israël étaient beaucoup plus calmes: depuis 1974, pas un seul incident n'a opposé les armées israélienne et syrienne.

S'il a pu tenir si longtemps dans cet environnement hostile, interne et externe, c'est grâce à l'alliance soviétique. Déjà, le 26 novembre 1984, il expliquait à François Mitterrand: «Je ne peux m'appuyer que sur l'U.r.s.s., c'est une condition de survie face à Israël, porte-avions américain.» La fin de l'Union soviétique, qui aurait dû le conduire à sa perte, l'amena, sans aucun remords idéologique, à se ranger dans le camp américain pendant la guerre du Golfe; en échange, il obtint d'eux le droit de se débarrasser du général Aoun, le dernier nationaliste libanais, et d'avoir son siège à la conférence de Madrid qui, en octobre 1991, lança le processus de paix israélo-arabe. Quant à ses ennemis de l'intérieur, il s'en chargea avec assez d'efficacité pour être réélu une nouvelle fois en 1999, avec 99% des voix.

Cette suprématie géopolitique ne doit pas masquer ses échecs économiques. L'absence de démocratie, la toute-puissance de l'armée et des clans, la fuite des élites, la pauvreté en ressources naturelles autres qu'un peu de pétrole et de gaz font de la Syrie un des pays les plus déshérités de la région, avec un revenu par habitant de 1 100 dollars, une population de 15 millions d'habitants, croissant à une vitesse vertigineuse.

Tout est possible. La Syrie peut retomber dans le chaos. De ces conflits, tout peut surgir. L'existence même de la Syrie peut être mise en cause. Ce n'est pas un pays historiquement établi ni politiquement nécessaire.

Le plus vraisemblable est que le pays perdra peu à peu de son influence et de sa capacité de nuisance. Il sera sans doute progressivement soumis économiquement aux Etats-Unis (qui conditionneront l'aide économique internationale à la reconnaissance d'Israël) et politiquement à la Turquie, qui va redevenir le grand pays de la région.

Tout cela devrait rapprocher le moment où la paix s'installera aux frontières nord d'Israël. Un jour, l'armée syrienne se retirera du Liban et la Syrie renoncera à réclamer un accès au lac de Tibériade. Mais ce jour n'est pas proche. Car si le fils n'est plus en situation de l'exiger, il n'est pas non plus en situation d'y renoncer sans provoquer la colère des fidèles de son père.

Le malheur veut que, dans cette dangereuse période de transition, l'Occident ne soit pas en état de tracer le chemin. La faiblesse diplomatique de l'Europe et les circonstances électorales américaines ne permettront pas, en effet, d'imposer la paix de la raison.


Depuis des mois, Bachar menait la guerre contre les corrompus. Aujourd'hui, il a déjà plus d'ennemis que d'alliés. A commencer par son oncle

Par Jacques-Marie Bourget

Le Lion est mort samedi. Pendant un coup de téléphone avec Emile Lahoud, ami dévoué et président de la République du Liban. Ce qui fait dire aux «titis» des rues de Beyrouth, qui détestent l'occupant syrien et les 35 000 soldats: «Avec Hafez El-Assad, le Liban aura eu le dernier mot! » Mais, avant la mort, il y a eu une profonde blessure. Le 21 janvier 1994, le jour où, au volant de sa Porsche, son fils aîné et préféré, Bassel, est allé se fracasser contre un camion. Bassel était le dauphin. Ingénieur, médaillé d'or en équitation aux Jeux méditerranéens de 1987, il savait tout du règne qu'on lui préparait.

1994. C'est donc dans l'urgence que Bachar est rappelé de Londres. Après des études de médecine à Damas, il poursuit, en Angleterre, une spécialisation d'ophtalmologie. Il a 28 ans. On va au plus pressé, on fait de lui le commandant d'un bataillon de chars. Cinq ans plus tard, en 1999, il est colonel. Il préside aussi la Société scientifique syrienne pour l'informatique; par goût, cette fois.

Abdel Halim Khaddam, vice-président et ami historique du Lion, vient de le nommer général en chef des armées. Il ne reste plus à Bachar qu'à se couler dans une dynastie.

En 1997, en guise d'Ena, son père lui a confié deux dossiers: le Liban et «la lutte contre la corruption». Au Liban, Bachar s'appuie sur deux piliers de l'occupation syrienne : Ghazi Kanaan et Gemel Safi, respectivement patron des services secrets et chef du corps expéditionnaire. Ces proconsuls sont aujourd'hui ses plus fidèles soutiens.

C'est au cours de cette formation libanaise qu'il prend en grippe Rafic Hariri, le Premier ministre, un ami de Jacques Chirac. Et Hariri comprend que son salut est dans la démission.

Bachar a horreur de la corruption; la Syrie n'en manque pas. En février 1998, à la tête d'une troupe interarmes, marine, aviation et infanterie, il se présente près de Lattaquié, là où son oncle Rifaat, frère du Lion et vice-président, possède un immense condominium. Nous sommes en pays alaouite, dans ces montagnes où règne un schisme du chiisme. Nous sommes dans le berceau des Assad, de ce clan qui fait que 10 % d'alaouites tiennent tout un pays sous la coupe de leur terreur.

Le jeune lieutenant-colonel s'est rendu compte que ce parent possède une fortune de 12 milliards de francs. On tire avec des chars. Les combats durent plus d'une journée

et font une centaine de morts. Rifaat et sa fidèle milice sont battus. Il doit s'enfuir vers Paris, au haras Saint-Jacques à Bessancourt dans le Val-d'Oise ; il reste interdit de funérailles.

Bien sûr, ce n'est pas le corrompu que Bachar venait chasser à Lattaquié, mais celui qui a déclaré, après la mort du Lion , qu'il en était le successeur naturel. Rifaat, «ami de l'Occident», partisan de la paix et des affaires, s'est préparé dès 1983 à prendre la succession de son frère. Il est accusé d'avoir fait distribuer des tracts dans ses montagnes: «Hafez, la Syrie n'est pas ton bien. Tu n'as pas le droit de la brader! » La brader en remettant le pays aux mains d'un «incapable» : Bachar.

L'opération mains propres de Bachar frappe aussi quelques notables alaouites qui ont bâti des palais sans permis. Cette répression fait naître une respectueuse rumeur: «Bachar aime-t-il vraiment les alaouites et le parti Baas?» Lancé dans la volonté purificatrice, Bachar ne fait plus de quartier. Au début de l'année, il s'attaque à Mahoud Zou'bi, un homme de 65 ans, sans grand caractère, qui n'a fait qu'obéir à Hafez. Destitué en tant que corrompu, Zou'bi est poursuivi par les juges puis, selon la version officielle, c'est-à-dire incroyable, il «se suicide au moment où la police vient le convoquer au commissariat».

Cet ami de Bachar, que j'ai interrogé à Londres, explique le sanglant nettoyage entrepris par le futur maître de la Syrie: «C'est vrai que, comme son père, il est un frugal. Mais c'est pour avoir le champ libre que, depuis des mois, il écarte, en les accusant de détournement, quelques puissants jugés pas assez fidèles.» La purge remonte jusqu'au général Ali Douba, grand patron de la sécurité militaire, les services de renseignements de l'armée. Mis à la retraite d'office, Douba est accusé de «malversations». Il boude chez lui, mais aucun juge n'a encore osé convoquer ce Beria syrien. C'est enfin au chef d'état-major de l'armée, le général Ikmat Chehadi, de passer à la purge. Il ne trouve son salut que dans l'exil. Londres via le Liban.

Reste la vieille garde : Mustafa Tlass, un général francophone et poète, surnommé «le boucher de Hama». En 1982, il a conduit une terrible répression contre une révolte «islamiste» qui laissa, selon les sources, de 6 000 à 20 000 morts! A la fois vice-président et ministre de la Défense, ce militaire qui aime les histoires drôles est le véritable parrain de Bachar.

Si le futur président de Syrie a besoin d'un tel soutien, c'est que les relations à l'intérieur de la famille ne sont pas radieuses. En octobre dernier, dans le plus grand secret, le général Assef Chaoukat, venant de Damas, est transféré à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris. Il a reçu une balle dans le ventre. Maher El-Assad, l'auteur du coup de feu, est le frère de Bachar et le beau-frère de Chaoukat. Il a épousé Boushra, elle aussi fille du Lion. On ignore ce qui s'est passé chez les Assad-Curiaces, mais cette balle tragique indique, pour qui sait décrypter les signes, qu'au sein de la famille, Bachar ne fait pas l'unanimité...

Maintenant rompu à tous les combats, Bachar n'est plus le petit jeune homme qui parlait anglais et français en zézayant. Il a déjà laissé plus d'un cadavre derrière lui. Pourtant, cruelle perspective, quelques ennemis sont toujours là, à l'intérieur, comme ce million d'hommes qui, en 1998, a manifesté contre l'opération «Renard du désert». Le peuple syrien reste proche de l'Irak. Pour Bagdad, il n'est pas très difficile, si besoin est, de faire trébucher le fils du Lion...

Le risque ultime, sans doute le plus grand, vient de cette fratrie à couteaux tirés. De ces balles qu'on peut recevoir dans les alcôves du palais de Damas.