|
HAFEZ EL-ASSAD UN SEIGNEUR DE LA GUERRE S'ETEINT FAUVE Il faisait régner une loi d'airain en Syrie. Il avait fait main basse sur
le Liban. Il refusait obstinément tout accord avec Israël. La disparition
du Lion de Damas laisse enfin une chance à la paix
En famille comme en politique, Hafez El-Assad est un redoutable manipulateur qui poursuit avec entêtement un unique objectif : accroître son pouvoir. En 1998, après l'avoir largement utilisé pour faire régner la terreur avec les Brigades de défense de sinistre réputation, il accuse son frère Rifaat de trahison et le limoge de la vice-présidence. La haine qu'il porte à Israël et aux Palestiniens d'Arafat n'a d'égal que son rêve mégalomane d'une « Grande Syrie ». Le Liban en fera les frais. Profitant des luttes entre factions rivales, la Syrie dépêche 4 000 hommes au pays du Cèdre dès le début des années 70. Il y en a aujourd'hui 35 000, alors même que la guerre du Liban est finie et que Damas aurait dû retirer ses troupes en 1992. Grand ami des Soviétiques, le « Bismarck arabe », comme l'appelait Kissinger, saura se rendre indispensable aux Américains, qu'il soutient pendant la guerre du Golfe. Mais sa fourberie n'a pas payé : le raïs est mort sans avoir obtenu la restitution du plateau du Golan, annexé par les Israéliens.
Historiquement la Syrie n'existe pas, politiquement elle n'est pas nécessaire.
Son existence même peut être remise en cause par la mort de son chef PAR JACQUES ATTALI La tradition a été respectée. A la mort d'un des plus terribles dictateurs de l'après-guerre, toutes les chancelleries y sont allées de leurs éloges. Et bien des chefs d'Etat se sont précipités à ses obsèques. Jusqu'au gouvernement d'Israël qui a déclaré «comprendre la peine du peuple syrien». Pourtant, au-delà des discours de convenances, Hafez El-Assad fascinait jusqu'à ses pires ennemis. Ainsi, Henry Kissinger, le dirigeant occidental qui le connaissait le mieux, me disait un jour de lui: «Assad est brutal, impitoyable, mais il a une tête politique. C'est le meilleur cerveau analytique du monde arabe.» Il ajoutait: «Il a du charme. C'est un nationaliste, pas l'instrument des Soviétiques. C'est un partenaire sur lequel on peut compter. Il se maintient dans l'ambiguïté autant qu'il peut, mais lorsqu'il s'engage, il tient ses engagements.» Il voyait en lui un «Bismarck arabe». Pour
comprendre la fascination qu'exerçait le Lion, il faut se souvenir. Dans
l'Antiquité, on nommait «Syrie» l'espace aujourd'hui occupé par le
Liban, la Syrie, Israël, la Palestine et la Jordanie, ensemble flou que se
disputaient tous les empires. L'indépendance
enfin conquise en 1946 démontra l'artificialité du pays, aux frontières
imprécises, aux peuples multiples: dans les vingt années qui suivirent,
onze présidents se succédèrent, avec plus de vingt coups d'Etat, à
raison parfois de trois par an. Ce n'est qu'à partir de l'entrée en scène
de ce jeune officier d'aviation que la Syrie commença à avoir une réalité
politique. Né à Kardaha le 6 octobre 1930, dans une famille de paysans
alaouites - une minorité chiite, méprisée et persécutée par une
population essentiellement sunnite -, le jeune Hafez El-Assad rejoint à 16
ans le parti Baas, mouvement arabe laïc et socialisant. En 1946, il entre
dans l'armée, le seul chemin permettant à un alaouite de faire carrière.
Aviateur d'élite, il est envoyé en 1962 en Egypte. C'était au temps de la
passagère fusion des deux nations voulue par Nasser. Interné au Caire, il
en revient l'année suivante avec le plus grand mépris pour les Egyptiens
et pour les dirigeants syriens. En
1963, il fait partie du groupe d'officiers laïcs qui prend le pouvoir.
Pendant que les autres conjurés s'entre-tuent, il organise avec son frère
sa propre milice et ses services secrets. Pendant la guerre des Six-Jours,
il est nommé ministre de la Défense et devient patron du Baas et des
services secrets l'année suivante. Son pouvoir est alors si assuré qu'il
peut se permettre, le 13 novembre 1970, de renverser le président en place,
le dernier des conjurés de 1963, Salah Jedid, qu'il ne libérera
qu'agonisant, vingt-quatre ans plus tard. Naissance
d'une nation qu'on a pu comparer à la Prusse: Etat laïc, austère,
totalitaire. El-Assad s'appuie sur l'armée et les services secrets, il
constitue une équipe qui l'accompagnera jusqu'à sa mort, où se trouvaient
l'actuel vice-président Khaddam et l'actuel ministre de la Défense, le général
Tlass. Pour le reste, il ne fait confiance à personne et utilise ceux dont
il a besoin jusqu'à ce qu'il puisse s'en débarrasser: tour à tour Carlos,
Djibril, Habache, Ocalan, l'extrême gauche du Baas, les Frères musulmans,
les diverses factions libanaises ou palestiniennes. Ses bras armés et ses
victimes. Comme
une araignée dans sa toile, il gère le pays sans s'y montrer, sinon par
portrait interposé. Il étudie les dossiers lui-même, lit la nuit la
presse étrangère et les rapports des services secrets. Il sort peu et reçoit
ses visiteurs de longues heures, après minuit, en général, pour les épuiser.
Et quand on tente de le renverser, sa vengeance est terrible. Ainsi, en
1982, après un attentat manqué contre lui perpétré par un de ses gardes
du corps, il fait massacrer à Alep. Il fait raser la ville de Hama, fief
des islamistes: 10 000 morts au moins. Son ambition pour la Syrie est immense. Pour lui, la Jordanie, le Liban, Israël, la Palestine sont syriens; Jésus est syrien. Il se pense l'héritier de cette grande Syrie qui, pourtant,
n'a jamais existé. Furieux des accords de Camp David, qu'il considère
comme une trahison de Sadate après la guerre du Kippour, il profite de la
guerre du Liban, l'année suivante, pour donner corps à son projet
expansionniste. Et il y réussit, au moins en partie, en annexant
progressivement le Liban. Il commence par mettre en pièces la force
multinationale, puis il chasse l'O.l.p., les Français, les Américains, et
domine, par son intelligence et sa force, la classe politique libanaise. Au
début, tout le monde (les Américains, les Israéliens, les Irakiens, les
Russes, les Iraniens et accessoirement les Libanais) voulait lui enlever le
Liban, à sa mort, plus personne ne lui en disputait le contrôle. A
cause de ses ambitions expansionnistes et de la nature laïque de son régime,
ses relations avec les autres dirigeants arabes étaient souvent
catastrophiques. Sans l'intervention de la France, il aurait massacré toute
la direction de l'O.l.p. au Liban en 1983, dont Yasser Arafat, avec qui il
n'a pas échangé trois mots depuis. Il méprisait les Egyptiens.
Paradoxalement, ses relations avec Israël étaient beaucoup plus calmes:
depuis 1974, pas un seul incident n'a opposé les armées israélienne et
syrienne. S'il
a pu tenir si longtemps dans cet environnement hostile, interne et externe,
c'est grâce à l'alliance soviétique. Déjà, le 26 novembre 1984, il
expliquait à François Mitterrand: «Je ne peux m'appuyer que sur
l'U.r.s.s., c'est une condition de survie face à Israël, porte-avions américain.»
La fin de l'Union soviétique, qui aurait dû le
conduire à sa perte, l'amena, sans aucun remords idéologique, à se ranger
dans le camp américain pendant la guerre du Golfe; en échange, il obtint
d'eux le droit de se débarrasser du général Aoun, le dernier nationaliste
libanais, et d'avoir son siège à la conférence de Madrid qui, en octobre
1991, lança le processus de paix israélo-arabe. Quant à ses ennemis de l'intérieur, il s'en chargea avec assez d'efficacité
pour être réélu une nouvelle fois en 1999, avec 99% des voix. Cette
suprématie géopolitique ne doit pas masquer ses échecs économiques.
L'absence de démocratie, la toute-puissance de l'armée et des clans, la
fuite des élites, la pauvreté en ressources naturelles autres qu'un peu de
pétrole et de gaz font de la Syrie un des pays les plus déshérités de la
région, avec un revenu par habitant de 1 100 dollars, une population de 15
millions d'habitants, croissant à une vitesse vertigineuse. Tout
est possible. La Syrie peut retomber dans le chaos. De ces conflits, tout
peut surgir. L'existence même de la Syrie peut être mise en cause. Ce
n'est pas un pays historiquement établi ni politiquement nécessaire. Le
plus vraisemblable est que le pays perdra peu à peu de son influence et de
sa capacité de nuisance. Il sera sans doute progressivement soumis économiquement
aux Etats-Unis (qui conditionneront l'aide économique internationale à la
reconnaissance d'Israël) et politiquement à la Turquie, qui va redevenir
le grand pays de la région. Tout
cela devrait rapprocher le moment où la paix s'installera aux frontières
nord d'Israël. Un jour, l'armée syrienne se retirera du Liban et la Syrie
renoncera à réclamer un accès au lac de Tibériade. Mais ce jour n'est
pas proche. Car si le fils n'est plus en situation de l'exiger, il n'est pas
non plus en situation d'y renoncer sans provoquer la colère des fidèles de
son père. Le malheur veut que, dans cette dangereuse période de transition, l'Occident ne soit pas en état de tracer le chemin. La faiblesse diplomatique de l'Europe et les circonstances électorales américaines ne permettront pas, en effet, d'imposer la paix de la raison.
Depuis des mois, Bachar menait la guerre contre les corrompus. Aujourd'hui,
il a déjà plus d'ennemis que d'alliés. A commencer par son oncle Par Jacques-Marie Bourget Le
Lion est mort samedi. Pendant un coup de téléphone avec Emile Lahoud, ami
dévoué et président de la République du Liban. Ce qui fait dire aux «titis»
des rues de Beyrouth, qui détestent l'occupant syrien et les 35 000
soldats: «Avec Hafez El-Assad, le Liban aura eu le dernier mot! » Mais,
avant la mort, il y a eu une profonde blessure. Le
21 janvier 1994, le jour où, au volant de sa Porsche, son fils aîné et préféré,
Bassel, est allé se fracasser contre un camion. Bassel était le dauphin.
Ingénieur, médaillé d'or en équitation aux Jeux méditerranéens de
1987, il savait tout du règne qu'on lui préparait. 1994.
C'est donc dans l'urgence que Bachar est rappelé de Londres. Après
des études de médecine à Damas, il poursuit, en Angleterre, une spécialisation
d'ophtalmologie. Il a 28 ans. On va au plus pressé, on fait de lui le
commandant d'un bataillon de chars. Cinq ans plus tard, en 1999, il est
colonel. Il préside aussi la Société scientifique syrienne pour
l'informatique; par goût, cette fois. Abdel
Halim Khaddam, vice-président et ami historique du Lion, vient de le nommer
général en chef des armées. Il ne reste plus à Bachar qu'à se couler
dans une dynastie. En
1997, en guise d'Ena, son père lui a confié deux dossiers: le Liban et «la
lutte contre la corruption». Au Liban, Bachar s'appuie sur deux piliers de
l'occupation syrienne : Ghazi Kanaan et Gemel Safi, respectivement patron
des services secrets et chef du corps expéditionnaire. Ces proconsuls sont
aujourd'hui ses plus fidèles soutiens. C'est
au cours de cette formation libanaise qu'il prend en grippe Rafic Hariri, le
Premier ministre, un ami de Jacques Chirac. Et Hariri comprend que son salut
est dans la démission. Bachar
a horreur de la corruption; la Syrie n'en manque pas. En février 1998, à
la tête d'une troupe interarmes, marine, aviation et infanterie, il se présente
près de Lattaquié, là où son oncle Rifaat, frère du Lion et vice-président,
possède un immense condominium. Nous sommes en pays alaouite, dans ces
montagnes où règne un schisme du chiisme. Nous sommes dans le berceau des
Assad, de ce clan qui fait que 10 % d'alaouites tiennent tout un pays sous
la coupe de leur terreur. et
font une centaine de morts. Rifaat et sa fidèle milice sont battus. Il doit
s'enfuir vers Paris, au haras Saint-Jacques à Bessancourt dans le
Val-d'Oise ; il reste interdit de funérailles. Bien sûr, ce n'est pas le corrompu que Bachar venait chasser à Lattaquié, mais celui qui a déclaré, après la mort du Lion , qu'il en était le successeur naturel. Rifaat, «ami de l'Occident», partisan de la paix et des affaires, s'est préparé dès 1983 à prendre la succession de son frère. Il est accusé d'avoir fait distribuer des tracts dans ses montagnes: «Hafez, la Syrie n'est pas ton bien. Tu n'as pas le droit de la brader! » La brader en remettant le pays aux mains d'un «incapable» : Bachar. L'opération
mains propres de Bachar frappe aussi quelques notables alaouites qui ont bâti
des palais sans permis. Cette répression fait naître une respectueuse
rumeur: «Bachar aime-t-il vraiment les alaouites et le parti Baas?» Lancé
dans la volonté purificatrice, Bachar ne fait plus de quartier. Au
début de l'année, il s'attaque à Mahoud Zou'bi, un homme de 65 ans, sans
grand caractère, qui n'a fait qu'obéir à Hafez. Destitué en tant que
corrompu, Zou'bi est poursuivi par les juges puis, selon la version
officielle, c'est-à-dire incroyable, il «se suicide au moment où la
police vient le convoquer au commissariat». Cet
ami de Bachar, que j'ai interrogé à Londres, explique le sanglant
nettoyage entrepris par le futur maître de la Syrie: «C'est vrai que,
comme son père, il est un frugal. Mais c'est pour avoir le champ libre que,
depuis des mois, il écarte, en les accusant de détournement, quelques
puissants jugés pas assez fidèles.» La purge
remonte jusqu'au général Ali Douba, grand patron de la sécurité
militaire, les services de renseignements de l'armée. Mis
à la retraite d'office, Douba est accusé de «malversations». Il boude
chez lui, mais aucun juge n'a encore osé convoquer ce Beria syrien. C'est
enfin au chef d'état-major de l'armée, le général Ikmat Chehadi, de
passer à la purge. Il ne trouve son salut que dans l'exil. Londres via le
Liban. Reste
la vieille garde : Mustafa Tlass, un général francophone et poète,
surnommé «le boucher de Hama». En 1982, il a conduit une terrible répression
contre une révolte «islamiste» qui laissa, selon les sources, de 6 000 à
20 000 morts! A la fois vice-président et ministre de la Défense, ce
militaire qui aime les histoires drôles est le véritable parrain de
Bachar. Si
le futur président de Syrie a besoin d'un tel soutien, c'est que les
relations à l'intérieur de la famille ne sont pas radieuses. En octobre
dernier, dans le plus grand secret, le général Assef Chaoukat, venant de
Damas, est transféré à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris. Il a reçu
une balle dans le ventre. Maher El-Assad, l'auteur du coup de feu, est le frère
de Bachar et le beau-frère de Chaoukat. Il a épousé Boushra, elle aussi
fille du Lion. On ignore ce qui s'est passé chez les Assad-Curiaces, mais
cette balle tragique indique, pour qui sait décrypter les signes, qu'au
sein de la famille, Bachar ne fait pas l'unanimité... Maintenant rompu à tous les combats, Bachar n'est plus le petit jeune homme qui parlait anglais et français en zézayant. Il a déjà laissé plus d'un cadavre derrière lui. Pourtant, cruelle perspective, quelques ennemis sont toujours là, à l'intérieur, comme ce million d'hommes qui, en 1998, a manifesté contre l'opération «Renard du désert». Le peuple syrien reste proche de l'Irak. Pour Bagdad, il n'est pas très difficile, si besoin est, de faire trébucher le fils du Lion...
|